Le quai de Ouistreham / Florence Aubenas

Publié le par nathalie

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Florence Aubenas, journaliste au Nouvel Observateur, a décidé d’aller voir de plus près la réalité de la crise. En février 2009, elle s’est installée à Caen où elle s’est fait passer pour une demandeuse d’emploi sans qualifications ni expérience.

48 ans, un baccalauréat pour tout bagage, et aucune expérience professionnelle, mais prête à accepter n’importe quel travail : voilà le profil de Florence Aubenas. Oui mais voilà, en ces temps de crise, du travail, il n’y en a pas, et on lui fait vite comprendre dans les agences d’intérim qu’elle n’intéresse personne. Pôle Emploi lui propose de devenir femme de ménage. Elle accepte et se rend à son premier rendez-vous d’orientation.

 

« Vous avez un véhicule ?

- Non. » […]

 « Femme seule ? Plus de quarante-cinq ans ? Pas de formation particulière, ni de fiche de paye récente ? »

Dans les yeux de ma conseillère, tous les voyants rouges clignotent. Je viens d’entrer dans la zone Haut Risque Statistique.

Elle tente une dernière question : « Et vous avez des enfants à charge ? »

Quand je lui réponds non, je la vois se détendre pour la première fois. […] J’annonce à ma conseillère que je suis tout à fait d’accord pour devenir agent d’entretien. J’ai droit à une formation d’une journée « Métiers de la propreté », à un atelier « Curriculum Vitae », et à un « accompagnement de ma recherche d’emploi » pendant trois mois par un cabinet privé, au titre de Haut Risque Statistique. […] Je ne suis même pas restée un quart d’heure. Plus tard, certains de mes interlocuteurs me demanderont si j’ai été forcée d’accepter ce métier. Pas du tout. J’ai même éprouvé ce jour-là une immense gratitude pour cette conseillère. »

 

Maintenant qu’elle a un métier, reste à se faire embaucher. Les offres acceptant des débutants sont rares. Lorsqu’elle tombe sur une annonce pour travailler sur le ferry de Ouistreham, elle postule contre l’avis de tous - « cette place-là est pire que tout » - et est embauchée sur l’horaire du soir, de 21h30 à 22h30, pendant l’escale du bateau. Une heure payée en salaire de base, six jours par semaine. Un travail harassant, et une cadence infernale, sans compter les temps de trajet. « Nous avons à peu près une heure de déplacement et d’attente dans chaque sens. Comme seul le temps passé à bord est payé, on perd deux heures pour en gagner une. Le visage de Marilou ne reflète aucune contrariété. Je lui demande : « Tu penses que c’est trop de temps gâché pour le salaire qu’on touche ? » Elle ne comprend pas. D’où je sors pour ne pas savoir que c’est normal ? Pour le boulot du matin, elle a trois heures de trajet. »

Mme Fauveau, qui travaille à L’immaculée (les noms ont été modifiés), une société de nettoyage, la prend sous son aile et lui trouve un poste dans un camping sur la côte, un contrat de 3h15 chaque samedi matin. L’équipe doit nettoyer les bungalows entre deux locations. En réalité, le temps prévu pour le travail est grandement sous-estimé, elles travaillent au moins 5 heures à chaque vacation, mais les heures supplémentaires ne sont pas payées.

Mme Fauveau lui trouve également des remplacements, et c’est suite à l’un d’entre eux dans une entreprise à Colombelles qu’on lui propose un CDI. La règle qu’elle s’était fixée était d’arrêter son expérience le jour où on lui proposerait un CDI, pour ne pas bloquer un emploi. L’expérience s’est donc terminée en juillet 2009, au bout de six mois de galères.

 

Précarité, horaires éclatés, manque de respect, les conditions de travail des femmes (car ce sont surtout des femmes) que Florence Aubenas a côtoyées durant ces quelques mois sont éprouvantes. Le pire est que tout le monde finit par considérer cette situation comme normale, puisque « c’est la crise ». Manquerait plus qu’on se plaigne alors qu’on a du travail !

L’auteur nous dépeint aussi le fonctionnement de Pôle Emploi, avec des employés impuissants, subissant eux-mêmes les pressions, les exigences de chiffres et de résultat. Plus question de faire du social, on recrute maintenant des personnes avec un profil commercial.

Un récit accablant sur la situation des « travailleurs pauvres » en France, à lire absolument !

 

Le quai de Ouistreham / Florence Aubenas. - Ed. de l'Olivier, 2010

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